Chaque été, à Ouagadougou, le programme de formation Engagement Féminin réunit des chorégraphes et des danseuses de tout le continent africain : des femmes qui transforment la danse en un acte politique, poétique et puissant. Des corps qui parlent avant les mots. Des corps qui ont appris à résister, à s'exprimer, à ne pas demander la permission. Sur scène, il n'y a pas seulement des gestes : il y a la mémoire des mères, la transmission silencieuse d'un savoir ancien, la sororité comme choix radical. Il y a celles qui dansent pour guérir, celles qui dansent pour s'affirmer, celles qui dansent pour se souvenir.
La 17e édition a été spéciale : 40 participantes venant de huit pays africains : de jeunes femmes en formation, des mères, des artistes déjà en activité, ont partagé quatre semaines de travail intense. Elles ont affiné leurs compétences en danse, théâtre, organisation et gestion artistique, mêlant pratiques et langages. J'ai eu le plaisir d'assister à la soirée de clôture : sur scène se sont succédé les restitutions des ateliers dirigés par Fatou Cissé, Odile Sankara et Auguste Ouedraogo. Elles ont raconté un parcours court mais intense, centré sur la redécouverte du corps. La terre nous donne de l'énergie, de la matière, des éléments. C'est de là que nous pouvons donner le plus dans l'espace. La respiration est notre deuxième pied, notre partenaire pour dépasser les limites. À la fin de la soirée, la scène s'est transformée en espace musical : un concert animé par des femmes qui au fil des années ont fait partie du parcours d'Engagement Féminin, comme pour clore le cercle d'une communauté qui continue à grandir et à faire danser son engagement. Cet article est un voyage à travers les histoires de certaines des danseuses et chorégraphes : entre le pouvoir du corps, le lien entre femmes et la danse comme archive vivante.
Aïcha Kaboré : "Je danse pour parler à mes sœurs"
Aïcha est burkinabé, elle a commencé à danser enfant, en observant ses grandes sœurs se préparant à sortir danser. Nous nous asseyons par terre, dans le studio de danse en plein air. À côté de nous, certaines danseuses s'échauffent. Aïcha a un corps musclé, le regard fier. Je suis timide, me dit-elle, mais grâce à la danse, je m'exprime par le corps, pas par les mots. Je souhaite passer un message à mes sœurs, à la population. Sa grâce me frappe, en contraste avec son corps si fort. Elle s'est formée avec Souleymane Badolo, danseur et chorégraphe qui vit et travaille aujourd'hui à Brooklyn, fondateur de la compagnie Kongo Ba Téria, qui fusionne la danse traditionnelle africaine avec la danse contemporaine occidentale. Aïcha a travaillé entre Dakar et le Maroc, et est aujourd'hui chorégraphe. La motivation, me dit-elle, est ma force motrice. Nous parlons du rapport avec les hommes et elle confesse se sentir chanceuse : mon mari est un artiste et comprend mon besoin de créer. Ce n'est pas le cas de tout le monde, beaucoup de danseuses ont dû abandonner la danse parce que leurs maris ne le voulaient pas. Aïcha danse pour s'affirmer, pour communiquer, pour rester vivante.
Esther Tarbangdo : "Celui qui connaît sa valeur, ne se laisse pas écraser"
Esther me captive immédiatement par son calme, ses yeux profonds, sa façon de parler sereine. Lorsqu'elle a vu des garçons faire du break dance pour la première fois, elle s'est demandé : Pourquoi n'y a-t-il pas aussi de filles qui bougent comme ça ? Depuis, elle ne s'est jamais arrêtée. Elle a traversé des moments difficiles, mais n'a jamais abandonné. Dieu m'a sans aucun doute guidée. Il m'a donné la force. Pendant que nous parlons, sa fille lui saute doucement dans les bras : un autre corps, une autre génération, un autre rythme. Esther a une énergie calme et profonde. Elle choisit chaque jour d'être aux côtés des femmes victimes de violence et des jeunes filles qui portent des histoires difficiles sur leurs épaules. Elle se consacre à celles qui marchent avec des blessures invisibles, blessures qu'elle reconnaît et qui lui permettent de savoir comment accueillir, comment être présente. Je crois en l'humanité et en sa capacité à changer le monde. Mais pour y parvenir, ils doivent découvrir le trésor qu'ils ont en eux. Pour elle, la clé est la suivante : Si tu sais qui tu es et quelle est ta valeur, tu ne permettra jamais à personne de te faire sentir petite.
Mariam Traoré : "La danse m'a sauvée"
Elle est née en Côte d'Ivoire et, petite, participait à des concours de danse du quartier. À 13 ans, cependant, elle est envoyée au Burkina Faso chez une tante avec la promesse de pouvoir aller à l'école. Pendant qu'elle me raconte son histoire, Mariam change d'expression. Je ressens toute la tristesse et la déception de l'enfant qu'elle a été. Ma tante, sans consulter mes parents, a décidé que l'école n'était pas une priorité, et qu'il valait mieux que j'apprenne à vendre du riz au marché. C'était une tragédie. J'ai risqué de me perdre. Mais la danse revient dans ma vie : d'abord, elle commence à danser pour des clips musicaux, puis dans des groupes de danse traditionnelle. Mariam reprend ses études et parvient à faire comprendre à sa famille que la danse est un métier, son métier. Aujourd'hui, elle est un point de repère pour les filles plus jeunes : sa sœur a également obtenu son diplôme en danse. La danse est la raison pour laquelle je suis allée de l'avant, me dit-elle en souriant.
Aminata Traoré : "Danser, c'est exister"
Aminata est également ivoirienne, elle est elle aussi enseignante et chorégraphe. Lorsque je danse, je suis libre. Pour moi, dans la vie, tout est danse. Je ne peux pas arrêter, cela signifierait ne pas respirer.
Dans le projet Engagement Féminin, raconte-t-elle, dix femmes de six pays d'Afrique de l'Ouest se retrouvent, avec leurs différences, pour créer une communauté. Un seul message, un seul objectif : faire évoluer la danse. Pour Aminata, il faut commencer par les enfants. À travers mon corps, je véhicule un message. Je danse pour transmettre des valeurs. Sa voix est un appel : les hommes doivent comprendre que les femmes sont créatives et porteuses de projets. La danse est son moyen de l'affirmer.
Engagement Féminin n'est pas seulement un cours de formation. C'est un champ de bataille doux, fait de chair, de mémoire, de pas, de souffle. C'est un endroit où les femmes dansent non pas pour divertir, mais pour dire : nous sommes là.
Parfois, on attend seulement des danses traditionnelles d'Afrique, des images cristallisées dans un passé rassurant. En réalité, Engagement Féminin prouve que la danse ici est aussi contemporaine, expérimentale, à la pointe : elle parle de sororité, d'indépendance, de force. Rencontrer ces chorégraphes et danseuses, assister à la soirée de clôture, a été émouvant parce que cela m'a rappelé une vérité simple et universelle : partout dans le monde, les femmes doivent avoir le droit de choisir, de s'exprimer, d'être libres. Car danser, au final, c'est exister. Et exister, souvent, signifie aussi pouvoir choisir.