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Voyage à Maurice
J'aime écrire sur un voyage en commençant presque par la fin. Pas exactement au moment où l'on fait le bilan de l'expérience vécue en lançant un dernier regard mélancolique par la fenêtre de l'avion ou depuis le pont du navire qui vous ramènera chez vous. Je parle plutôt du moment précis où vous réalisez que vous êtes au bon endroit et au bon moment de votre parcours. Chaque kilomètre parcouru jusqu'à ce point, chaque lieu visité, chaque personne rencontrée et, pourquoi pas, chaque délice goûté, avaient pour but de vous amener "ici et maintenant". Lors de mon voyage à Maurice, tous les morceaux du puzzle se recomposent au moment où je pose le pied au sommet du Morne Brabant, un promontoire haut de plus de cinq cents mètres, descendant abruptement vers l'océan Indien, à l'extrémité sud-ouest de l'île. Le Morne, devenu patrimoine de l'humanité en 2008, est le lieu dévolu à garder la mémoire de Maurice. Non seulement sa mémoire naturelle, préservant certaines espèces endémiques de plantes que l'on ne trouve qu'ici, mais aussi sa mémoire historique, étant devenu un véritable monument dédié à la liberté contre l'esclavage imposé par les dominations néerlandaise, française puis anglaise, qui se sont succédé depuis le XVIe siècle. L'histoire veut qu'au début des années 1800, un groupe d'esclaves fugitifs utilise la montagne comme cachette, s'établissant ici et profitant de son accès difficile. Complètement isolés pendant des années, lorsque en 1835, ils sont atteints par une expédition de police censée leur annoncer la fin de l'esclavage, croyant que les gardes étaient là pour les capturer, ils préfèrent se jeter dans le vide depuis le point le plus élevé du Morne afin de rester libres. Depuis cette date, chaque premier février, on commémore l'abolition de l'esclavage sur l'île. La République de Maurice a, comme on peut l'imaginer, tout ce qu'on suppose qu'une île à ces latitudes au large de Madagascar devrait avoir : une mer cristalline, des plages interminables à l'ombre de palmiers monumentaux, de merveilleux resorts où l'on aspire à la paix des sens. Mais ajoutant un sceau d'unicité à ce mélange d'ingrédients, déjà extraordinaires, est son âme multiethnique et cosmopolite, ayant fleuri en quelque chose de bon à partir de son passé difficile. "Des mondes lointains", en paraphrasant Battiato, coexistent paisiblement, parfois de manière extravagante, dans cette petite parcelle de terre entourée par l'océan. Pour donner une idée, en résumé, on peut définir Maurice comme un État africain, à majorité de population d'origine indienne, où la langue la plus parlée est le français et où la plus ancienne mosquée de la capitale, Port Louis, se trouve dans le quartier chinois. Ah, j'oubliais la cuisine créole. Probablement grâce à cette précieuse diversité, chaque étape de mon voyage est jalonnée par une nouvelle rencontre inoubliable. Je pense, ainsi, à la passion de Big Joe pour Bob Marley et à sa guitare qui, sur les notes de "Don't Worry About a Thing", nous accompagne alors que nous nous dirigeons en bateau vers l'île paradisiaque aux Cerfs. Je pense aux deux sœurs rencontrées devant l'énorme statue dédiée à Shiva à l'entrée du Grand Baissin (le plus important lieu de culte hindou de l'île), à leurs vêtements portés de manière identique, à leur regard timide et déterminé ensemble. Je pense aux jeunes de la plage de Grand Baie, à leur look stylé, à la façon dont ils m'ont fait sentir chez moi un instant. Je souris en pensant à Jean François et à son impassibilité face à l'orage qui nous a surpris, nous trempant de la tête aux pieds, tandis qu'il continue à me parler des spécificités de chaque plante de sa chérie Ebony Forest. Enfin, je me souviens des filles de Beautiful LocalHands (association soutenant l'artisanat local), leurs chants improvisés au rythme des ravannes, le déjeuner partagé dans le jardin. Voici tous les morceaux de mon puzzle, qui peu à peu commencent à rendre le tableau complet, me ramenant là où mon récit avait commencé : presque par la fin. Au point le plus haut du Morne, la vue qui se compose devant moi est si magnifique que pour une fois, j'oublie de souffrir terriblement de vertige. L'eau, d'ici, prend toutes les teintes de vert et de bleu, tandis que la barrière de corail suggère à l'océan où briser ses vagues. Je ressens soudain un sentiment de gratitude, alors qu'un petit souffle de vent semble murmurer à mes oreilles ces deux mots magiques : "ici et maintenant". Et je ne peux que lui donner raison.