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Sénégal : la renaissance de la voûte nubienne en terre crue
Rythme, constance, dévouement. Trois hommes élancés semblent danser sous le soleil éblouissant de Keur Sango, à l'extrême ouest du continent africain. La scène est floue sous la chaleur estivale. Les pieds nus s'enfoncent dans la boue rouge avec vigueur puis émergent lentement, dans un geste rituel répété à l'infini, calibré. Cela ressemble à une danse, mais c'est aussi un peu une liturgie : selon une légende bambara, les dieux ont envoyé parmi les gens un messager nommé Chiwarà pour leur apprendre à honorer la terre, qui n'est pas seulement matière mais esprit, car c'est l'origine de toutes choses. La travailler n'est pas un acte de domination, mais d'écoute et de reconnaissance. Au-delà de l'esprit, ici il y a beaucoup de concrétude. Cette même terre, bien foulée, finit dans les formes qui forgent les briques. Gestes ancestraux, mais indispensables pour construire l'avenir. Le thème est celui de l'habitat, un concept que dans le "premier monde" nous considérons comme acquis, mais pour beaucoup ce n'est pas le cas, non seulement pour des raisons économiques. Dans certains cas, il suffit d'eau et de terre pour se garantir une maison et un avenir, comme le prouve cette histoire. C'est à travers un mosaïque de voix et d'images que le photographe émilien Daniele Aguzzoli nous la raconte, de retour du Sénégal avec les autres professionnels du nouveau Collectif Cerca (Giovanni Franzoi, Rossana Abalsamo et Miriam Rharbaoui), désireux d'explorer la filière de la terre crue et la technique de construction de la voûte nubienne, pour une lecture du territoire durable d'un point de vue environnemental et social.
Le voyage commence à Dakar, une métropole dense, victime d'une bétonisation hypertrophique. Les loyers sont prohibitifs pour beaucoup et des familles entières sont contraintes de vivre dans une seule pièce, à l'intérieur de bâtiments qui ressemblent à des cubes de béton jamais terminés>>, raconte Daniele. Dans toute l'Afrique subsaharienne, l'accès à un logement n'est pas simple et dans les zones rurales, la situation n'est pas meilleure qu'aux métropoles. Beaucoup vivent dans des abris en tôle, mais même dans ce cas, les coûts sont élevés, car les matériaux sont importés. Quelle alternative ? Après des années de recherches de diverses ONG pour proposer un modèle d'habitat durable, en 2000, l'Association la Voûte Nubienne (AVN, lavoutenubienne.org) a été fondée en France, promouvant la technique de la voûte nubienne, un système traditionnel développé en Haute-Égypte il y a plus de trois mille ans. On utilise des briques en terre crue et du mortier de terre pour réaliser des bâtiments économiques, adaptés aux environnements du Sahel et même plus durables que le béton dans ce climat. L'arche est réalisée avec des briques trapézoidales et se termine par un plafond en dôme autoportant.
Sergio Suarez, architecte espagnol, a voulu se spécialiser dans la conception en terre crue entre Mauritanie et Sénégal comme alternative aux énormes cages en béton, inhabitables sans climatisation. Aguzzoli le rencontre au Le Djoloff, un hotel-boutique historique de la capitale récemment agrandi avec un pavillon en terre crue conçu par l'architecte David Guyot en collaboration avec le studio Worofila. >, affirme Suarez. >. Suarez est le formateur d'architectes et d'ingénieurs qui collaborent avec Élémenterre, l'entreprise qui a fourni les briques pour Le Djoloff, mais aussi pour le siège de la Banque internationale pour la reconstruction et le développement et pour l'Institut Goethe, toujours à Dakar. Élémenterre, fondée par l'ingénieur sénégalais Doudou Deme, produit également des briques en terre crue et Typha australis, une plante introduite le long du fleuve Sénégal, qui a envahi désastreusement les rives. L'utilisation du Typha contribue à contenir le fléau et se révèle un excellent isolant thermique.
Pour démocratiser l'architecture durable, Deme s'occupe également de la formation des ingénieurs et des architectes. >, explique Deme. Au sud de Dakar, à Keur Sango, les architectes Pietro Pedrazzi et Mattia Bertolini construisent une école en voûte nubienne pour accueillir les enfants de trois villages. Leur projet ici s'appelle Chiwarà. >, explique Pedrazzi à l'intérieur de la longue construction qui, grâce aux plafonds voûtés, a l'air d'une cathédrale. >. Maintenant, les maçons imperméabilisent la structure pour la saison des pluies. Ces travailleurs, formés par l'AVN, sont arrivés du Burkina Faso et à leur tour enseignent la technique aux locaux. Lorsque le chantier commence, une partie du village participe à la construction et apprend le métier, pour ensuite continuer ailleurs, déclenchant une chaîne économique et sociale vertueuse.
PRÈS DE LA FORÊT DE THIAFOURA au sud de Dakar, le géomètre italien Giacomo Arnolfo a acheté 20 hectares de terrain, pour sauver la zone de la spéculation immobilière. Son projet communautaire prévoit que plusieurs familles puissent vivre à l'intérieur de la zone et préservent vivante, grâce à 35 ouvriers spécialisés soutenus par le projet, la culture de construire en terre crue. Non loin de là, dans la localité de Thiès, Marie Diallò, entrepreneuse de plus de quatre-vingts ans, mais avec un esprit de jeune femme déterminée, est fière d'accueillir le photographe pour raconter son projet. >, rit. >. La maison est grande et ne manque de rien. Les pièces sont séparées par d'énormes arcades. >, dit Daniele. >.