Il fut un temps que nous avons la chance de ne pas nous souvenir, où les mariés, après la cérémonie d'union, ne pouvaient pas partir seuls. Ils étaient suivis en procession, témoins, proches, parfois même le prêtre, tous ensemble passionnément dans ce qui ressemblait plus à un relais familial qu'à une escapade romantique. Le soi-disant bridal tour, très en vogue entre le XVIIIe et le XIXe siècle, était un Grand Tour en miniature, une réalité en crinoline se déroulant dans les salons de la noblesse européenne, durant lequel le couple nouvellement marié rendait visite à des amis et à des parents pour recevoir des bénédictions, des conseils non sollicités et collectionner une quantité discrète de potins post-maritaux.
Il faut attendre la fin du XIXe siècle pour que le voyage de noces (honeymoon selon le doux euphémisme de l'époque victorienne) commence à ressembler à une véritable évasion loin des regards indiscrets, loin de la famille, enfin loin de tout. C'est à ce moment-là que l'idée révolutionnaire et irrésistible que l'amour mérite un espace propre, un temps suspendu pour devenir enfin intimité, s'est répandue avec le culte bourgeois de la confidentialité et du désir de possession exclusive de l'autre.
Avec ce concept de fuir les parents et les amis arrive le théâtre de l'évasion, presque une mise en scène : ce n'est pas un hasard si parmi les traditions les plus pittoresques liées à la 'départ des mariés' se trouve celle, exquisément anglaise, de lier des chaussures à l'arrière de la voiture nuptiale. Un geste de bon augure qui à l'origine symbolisait la fertilité et la bonne chance, avec la chaussure comme fétiche apotropaïque, aussi vestige des noces d'autres temps, lorsque le père de la mariée 'remettait' sa fille en lançant une chaussure vers le marié, une métaphore peu élégante - mais toujours efficace - de la perte de contrôle. Avec le temps, les chaussures sont devenues des canettes, plus bruyantes, plus photogéniques, plus faciles à trouver dans les tiroirs de la cuisine, tandis que les mouchoirs qui s'agitent au vent sont restés fixes comme des drapeaux de reddition.
À l'époque victorienne, les fugues d'amour (elopements) n'avaient pas encore les traits d'une comédie romantique, pourtant elles avaient un halo de subversion car elles signifiaient défi, urgence, liberté. Ce n'est pas un hasard si de nombreux couples célèbres de l'époque 'ont fugué' vers le continent, Paris ou l'Italie, pour échapper à des liens sociaux ou matrimoniaux imposés. Le voyage de noces devient alors une vacance d'amour et en même temps un acte de rupture, semi-politique, presque le début d'un nouveau monde construit loin de la scène originelle. Loin des censeurs de l'Angleterre victorienne, l'Europe du sud - et l'Italie en particulier - devenait un lieu mythique où les amours interdits pouvaient grandir. Un exemple célèbre est celui de Mary Shelley et Percy Bysshe Shelley, qui ont fui en France en 1814. Elle était mineure, lui encore légalement marié. Leur voyage à travers l'Europe, rempli de difficultés économiques et d'enthousiasme intellectuel, a été la prémisse d'une histoire d'amour qui influencerait profondément la littérature romantique.
Si au début du siècle, les couples de haute société s'enfuyaient dans des carrosses tirés par des chevaux blancs - théâtraux, opulents et purs - avec le XXe siècle et l'essor de la société de consommation, la fuite devient plus chorégraphique. Complices la voiture - peut-être une décapotable effrontée - et le cinéma, qui apprend à s'embrasser sous une pluie de riz, le départ des mariés se transforme en une vitrine de flashs et de rubans au vent comme des queues de comète. Puis dans les années 50 et 60, l'honeymooning se transforme en symbole de statut et les destinations changent, quand voyager devient une performance sociale : dire 'nous nous marions' ne suffit plus, il faut dire où l'on ira ensuite. Le voyage devient prolongement du rituel et l'on part quand on peut. Aujourd'hui, le départ est encore un moment clé du récit matrimonial, parfois simplement immortalisé sur Instagram sans correspondre à la réalité, dans d'autres cas prenant la forme de 'fausse fuite' avec les mariés disparaissant pour revenir à la fête en vêtements de bal, plus détendus et prêts pour un rappel. Dans tous les cas, c'est toujours la dernière scène d'un rite soigneusement planifié et, comme tout bon final, a besoin d'un geste symbolique et conclusif - si ce n'est pas les canettes, au moins un hayon qui se ferme, ou un adieu murmuré.
Désormais, le rite du départ s'est effiloché comme un ourlet laissé au hasard. Reste la 'belle' voiture empruntée à un ami, pour le reste, on part plus tard, on part tranquillement, on ne part que si on peut, tandis que l'idée de voyage de noces s'est élargie, se transformant en expérience totale - souvent vers des destinations lointaines, exotiques, à planifier soigneusement. Mieux vaut attendre quelques jours, déguster la gueule de bois collective et partir ensuite tranquillement avec son passeport en main. Dans certains cas, on préfère une nouvelle formule qui combine la mini-lune, c'est-à-dire une courte escapade juste après le mariage (un spa à la campagne, un week-end à Lisbonne) et le véritable voyage des semaines ou mois après. Le rite du départ immédiat n'a pas complètement disparu, mais il s'est seulement déplacé de la réalité à l'imaginaire, persistant dans la tradition de la mise en scène photographique comme une citation affectueuse, plus évoquée que vécue.